
Des outils concrets pour gérer les pratiques funéraires
Les pratiques funéraires évoluent. Alors qu’elles se situent au carrefour des préoccupations sociales, environnementales et culturelles, elles sont souvent absentes des politiques d’aménagement du territoire et des stratégies climatiques. Dans le cadre du PNR 81, une équipe de recherche interdisciplinaire explore l’impact de ces transformations et élabore des solutions. Interview avec sa responsable Natacha Guillaumont.
Quelles sont les principales évolutions qui ont touché les pratiques funéraires en Suisse durant les dernières décennies?
Le changement le plus important est la généralisation de la crémation des défuntes et défunts, une pratique qui concerne désormais environ le 90% des cas dans notre pays. Ce phénomène a pour conséquence de libérer de la place dans les cimetières, qui peut être affectée à d’autres usages, notamment une végétalisation accrue. Parmi les autres évolutions notables, on peut citer la place croissante accordée dans les cimetières aux sépultures d’autres confessions, ainsi que l’aménagement d’espaces de recueillement non religieux.
Quels sont les impacts concrets de la prise en compte des rites liés à d’autres confessions?
Aujourd’hui encore, les réglementations limitent les possibilités de réalisation d’un ensemble de rites funéraires propre à chaque religion. Toutefois, le contexte actuel de transition funéraire offre une excellente occasion pour imaginer l’implémentation de nouvelles pratiques plus inclusives. Pour ne citer qu’un exemple, les réflexions écologiques autour de la possibilité d’inhumer un corps sans un cercueil semblent également mieux correspondre à certaines pratiques traditionnelles des personnes de confession musulmane.
Votre projet de recherche s’intéresse justement aux conséquences de la crise climatique sur la gestion des cimetières. Quelles sont-elles?
Il y en a plusieurs, dont le fait qu’en raison de la forte baisse de la biodiversité et de la présence d’insectes chargés de décomposer les corps des personnes défuntes, le cycle de régénération est bouleversé. Pour tenir compte des sensibilités environnementales accrues, on a par ailleurs cessé il y a une vingtaine d’années d’avoir recours à certains produits phytosanitaires. La végétation dans les cimetières s’en trouve modifiée. Par ailleurs, comme déjà indiqué, on observe une demande d’inhumations plus écologiques et «naturelles». Des pratiques de biocompostage des corps apparaissent. Aux Etats-Unis, elles ont déjà un statut légal. On peut citer la technique de terramation, qui consiste à placer le corps dans un sarcophage avec des broyats végétaux afin d’accélérer sa décomposition. Ou encore celle de l’humusation, c’est-à-dire la transformation de la dépouille en humus fertile.
«Nous observons une demande d’inhumations plus écologiques et ‹naturelles›, telles que la terramation ou l’humusation.»
Quels défis ces diverses transformations représentent-elles pour les communes?
La principale difficulté pour les petites communes, c’est qu’elles ne disposent pas d’un service spécialisé dans la planification des pratiques funéraires et/ou dans l’aménagement des cimetières. Généralement, le service de l’état civil s’en charge en collaboration avec la voirie ou le service des espaces verts. Logiquement, ces entités n’ont pas les compétences pour prévoir l’évolution démographique de la commune ou accompagner les changements dans les pratiques funéraires. D’autant qu’il s’agit de thèmes sensibles. Une étude préalable publiée par notre équipe en 2024 a montré un écart flagrant entre les petites et grandes communes sur ces questions.
Existe-t-il en Suisse une réglementation uniformisée en matière de pratiques funéraires?
La multitude des réglementations constitue justement un autre défi pour les communes. La Confédération délègue la question aux cantons, qui se déchargent à leur tour sur les communes. Ces dernières se retrouvent parfois démunies. Lors de nos recherches, nous avons par exemple observé de fortes variations régionales en ce qui concerne la profondeur minimale autorisée pour l’enfouissement des corps. Or, dans certains cantons, les sépultures sont si profondes que le processus de décomposition est entravé.
Comment la recherche «Funerary Lives» pourrait-elle aider concrètement les communes?
Le principe sous-tendant tous les projets associés à des programmes nationaux de recherche (PNR) est celui de la recherche-action. Dans notre cas, neuf représentantes et représentants de communes sont directement impliqués dans l’étude et rencontrent des défis différents, tels que choix de la végétation ou plan du cimetière. Nous nous rencontrons régulièrement lors d’ateliers pratiques, afin que les connaissances circulent dans les deux sens. Mes collègues anthropologues et sociologues se rendent quant à eux sur le terrain, où ils interrogent la population et les familles pour cerner les usages et les besoins, notamment en ce qui concerne la durabilité. Nous voulons donner des outils concrets aux communes.
Quatre ans pour trouver des solutions
Face aux défis écologiques et sociaux, les pratiques funéraires évoluent. Dans le cadre du programme national de recherche «Culture du bâti» (PNR 81), le projet «Funerary Lives» explore ces transformations et les solutions adaptées. Pilotée par Natacha Guillaumont, professeure à la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève, cette recherche a démarré début 2025 et s’étend sur quatre ans. Elle réunit les municipalités, services funéraires, gestionnaires de cimetières et crématoriums, ainsi que les citoyennes concernées et citoyens concernés.